Le compteur d’eau connecté : bonne ou mauvaise idée ?

Temps de lecture : 6 minutes

Hier, nous avons eu la visite d’un technicien à notre siège social pour effectuer un changement de compteur d’eau. Il s’agissait de remplacer un vieux compteur d’eau (encore fonctionnel) par un « compteur connecté ». 

Alors, comme nous sommes un peu du métier, nous nous sommes beaucoup intéressés à ce technicien (que nous nommerons Julien pour qu’il conserve son anonymat) et nous avons appris pas mal de choses intéressantes, que voici.

Connecté, mais comment ? 

Quand nous avons entendu « compteur connecté », nous avons tout de suite pensé à un compteur qui enverrait des relevés d’index à distance, évitant ainsi à Julien de se déplacer pour un simple relevé (permettant ainsi de gagner du temps, du carburant et des émissions de C02 et de COV). Eh bien non !

Il s’agit d’un compteur connecté sur un réseau moyenne portée, qui nécessite que Julien passe dans la rue pour effectuer le relevé, comme on le faisait déjà il y a longtemps. D’ailleurs, un des membres de Mavana avait travaillé sur un projet similaire il y a 15 ans (à une époque où les gens disaient encore travailler pour la « Générale des Eaux » !).

Mais si le relevé ne se fait pas à distance, pourquoi connecter le compteur ? 

Tout simplement pour un gain de temps : connecter le compteur permet au technicien d’effectuer les relevés sans sortir de son véhicule (la plupart du temps) et de s’éviter des manipulations (parfois laborieuses et salissantes) pour trouver les compteurs et lire les index.

Julien nous a indiqué que, en zone moyennement dense comme un cœur de ville rurale, il était capable de faire 600 relevés par jour. Avant l’intégration des compteurs connectés, il lui fallait deux semaines pour effectuer ce même nombre de relevés.

Un gain de temps et d’argent d’accord mais… ne serait-ce pas au détriment de l’emploi ? 

C’est une question que nous avons ouvertement posé à Julien. Il nous a répondu que sa société avait très bien géré cette transition : elle avait proposé que, sur les 5 techniciens qu’elle employait préalablement pour effectuer des relevés tout au long de l’année, 3 pouvaient conserver leur rôle et 2 pourraient être requalifiés vers d’autres fonctions techniques (dans la même société). Et le choix leur avait été donné pour décider ce que chacun souhaitait faire.

Il semble que, plusieurs années après ce changement, tous les techniciens soient ravis de leurs choix (et notamment du fait que la société en question leur avait justement donné le choix).

Et donc, quel impact sur les économies de carburant et l’impact environnemental ? 

A priori¸ le nombre total de kilomètres parcourus pas les techniciens n’a pas diminué et l’impact environnemental des trajets n’a donc que faiblement diminué. Cependant, le fait que seuls 3 techniciens se déplacent tous les jours (au lieu de 5) permet d’économiser en véhicules (achat/location, assurance, accidentologie et entretien).

Nous pouvons même penser que l’efficacité a grandement augmenté puisque 3 techniciens sont toujours suffisants pour gérer une population toujours grandissante dans la région. 

Cependant, remplacer des compteurs fonctionnels par des nouveaux compteurs connectés (en Bluetooth) implique quelques impacts environnementaux considérables à ne pas négliger : 

  • le compteur est désormais numérique, avec un module radio Bluetooth et une pile. Julien nous a d’ailleurs indiqué que le constructeur « promet » 15 ans de batterie mais il a observé que c’était davantage de l’ordre de 7 ans ; 
  • chaque technicien doit être équipé d’un terminal qui permet d’effectuer les relevés. Il y a également un coût à ce terminal (et aux logiciels associés).
Alors, quel est le « coût environnemental » de cette nouvelle génération de compteur ? 

Nous allons faire un exercice qui ressemble à ce que le professeur de physique de Gillo appelait « faire des maths avec ses doigts » (et qu’un autre appelle « travailler sur les ordres de grandeur ») : 

En supplément d’un compteur classique, le compteur connecté est composé principalement d’un module radio bluetooth, d’une pile lithium, d’un microcontrôleur numérique et d’une coque en polymère plastique pour isoler le tout. Tous ces composants se retrouvent dans un smartphone classique, dont les composants les plus impactant sont l’écran tactile, le module cellulaire, la batterie et la carte-mère. Avec ces informations en tête, on estime (grossièrement, et nous acceptons d’être challengés) que le coût environnemental du compteur connecté équivaut à 1/10e de smartphone (ce qui serait d’ailleurs similaire sur le coût financier). Si un smartphone est équivalent à 33 kg de CO2eq selon la base de l’ADEME, alors la fabrication d’un tel compteur connecté équivaudrait (toujours selon la base de l’ADEME) aux émissions de gaz à effet de serre (GES) de 22 km de trajet court en voiture thermique à essence pour un seul passager.

En résumé, en comparaison avec un compteur analogique classique et d’un point de vue gaz à effet de serre (qui n’est pas la seule dimension environnementale à considérer), installer un compteur à eau connecté en Bluetooth n’aurait de sens que si l’on pouvait s’assurer que l’utilisation de ce compteur permet d’économiser, sur ses 7 ans de durée de vie, 22 km de trajet en voiture thermique, ou 30 000 litres d’eau (pour d’autres comparaison, vous pouvez utiliser le convertisseur de l’ADEME).

Et quel est l’impact sur le confort de travail de Julien ? 

Julien nous a paru plutôt détendu, et quand nous lui avons demandé comment son métier avait évolué à la suite de l’introduction de la technologie, il a indiqué que les trois premières années avaient été compliquées parce qu’il avait fallu changer beaucoup de compteurs d’un coup, mais que désormais il s’agissait principalement de maintenance.

En résumé, pour lui, la qualité de son environnement de travail a été grandement améliorée !

En conclusion… 

D’un point de vue technique, le compteur connecté n’apporte rien (l’index relevé n’est pas de plus ou moins bonne qualité qu’avec un compteur analogique). 

D’un point de vue économique, on estime (grossièrement) que l’entreprise économise (ou redirige) près de 300 000 euros de coûts opérationnels chaque année. A modérer tout de même avec le coût d’acquisition et d’installation qui a certainement pesé lourd dans les trois premières années. Nous sommes dans l’incapacité de le calculer, n’ayant pas les informations nécessaires disponibles, mais nous l’estimons à environ 400 000 euros, en incluant l’achat des compteurs installés sur cette période). 

D’un point de vue environnemental, l’impact semble négatif : surcoût de bilan carbone par l’achat de matériel incluant du numérique, sans pour autant de gain probant sur les dépenses énergétiques et de carburant. D’autant qu’il serait intéressant de savoir ce qui est fait des compteurs analogiques désinstallés… 

D’un point de vue social, tout semble pointer vers un 10/10. L’impact pour les techniciens semble positif, l’impact pour les propriétaires négligeable. 

Alors, selon vous, le compteur d’eau connecté en Bluetooth, bonne ou mauvaise idée ? 

Et si la société de Julien avait eu un logiciel pour lui permettre de simuler ce projet et voir l’impact sur les 4 dimensions évoquées ci-dessus, pensez-vous qu’elle aurait pris la même décision ? 

Pour aller plus loin 

Quelques autres éléments à considérer pour effectuer une analyse de cycle de vie sur l’intérêt de l’installation d’un tel compteur : 

  • Le remplacement du compteur se fait lors de la tournée « traditionnelle » de relevé : pas de « surcoût » de déplacement. Sauf s’il faut repasser parce que les propriétaires ne sont pas présents… (ce qui est similaire au cas du relevé d’index « traditionnel »).
  • Le remplacement du compteur se fait en 15 minutes. Cinq minutes allouées pour l’opération technique à proprement parler et 10 minutes pour se présenter aux propriétaires, leur demander de couper l’eau et leur donner un récépissé en fin d’opération. 
  • Les relevés sont automatiquement disponibles sur un équipement numérique (ce qui évite au technicien de les saisir manuellement, voire de les recopier deux fois, et cela évite également les fautes de saisie). 
  • Le compteur connecté serait composé d’un module radio, d’une pile lithium, d’un microcontrôleur numérique, d’une antenne, et d’une coque plastique (qui semble être un polymère plastique). 

Gillo Malpart
Gillo Malpart

Conseil des affaires | IoT | Management