1 juin 2026

Le numérique au service de la transition écologique : ce que 26 mois de recherche nous ont appris 

L’équipe de Mavana a été bien occupée durant ces derniers mois, pour répondre à une question centrale “peut-on vraiment utiliser le numérique pour réduire l’impact du numérique… et de tout le reste ?”. La suite de cet article vous permettra d’y voir plus clair. 

Des idées reçues qui ne prennent pas toujours en compte l’impact du numérique

« Le numérique va sauver la planète. » 

On entend ça partout. Les smart cities, le télétravail, les bâtiments connectés, l’agriculture de précision, les réseaux électriques intelligents… La « tech » comme grand levier de la transition écologique. L’argument est séduisant, les promesses sont nombreuses, les annonces se multiplient. 

Ces promesses s’articulent généralement autour de trois grandes idées : 

  • la substitution, c’est-à-dire remplacer des activités carbonées par des équivalents numériques moins émissifs ; 
  • l’optimisation, utiliser les données pour faire mieux avec moins ; 
  • et l’innovation, ouvrir des possibilités radicalement nouvelles pour décarboner des secteurs entiers. 

Sauf que… le numérique n’est pas neutre. Il consomme de l’énergie, mobilise des ressources minérales critiques, génère des déchets électroniques. En France, le secteur numérique représente déjà une part significative et croissante de l’empreinte environnementale nationale. Cette part était équivalente au secteur du poids lourds pour l’année 2022, soit environ 4.4%. Et ça, c’était avant l’explosion des systèmes d’IA générative grand public ! 

On se retrouve donc face à une injonction contradictoire : peut-on vraiment utiliser le numérique pour réduire l’impact du numérique… et de tout le reste ? 

Mais sur quelle base décide-t-on vraiment ? Qui a mesuré les impacts réels ? Pas seulement les effets directs et visibles, mais aussi les effets indirects, les rebonds, les conséquences systémiques ? 

C’est exactement la question à laquelle nous avons tenté de répondre pendant 26 mois, dans le cadre du projet « IT4GREEN », financé par l’ADEME, réalisé en partenariat avec Hubblo et DDemain. Une étude dont l’ampleur est, à notre connaissance, totalement inédite en France et à l’international : 9 cas d’usage analysés, 15 rapports publiés, avec plus de 1500 pages d’analyse rigoureuse.  

Voici ce que nous en retenons. 

Des idées reçues qui ne prennent pas toujours en compte l’impact du numérique

Avec sa Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC), la France s’est fixée des objectifs de décarbonation ambitieux à horizon 2035. Dans ce contexte, une question s’impose : quelles solutions numériques peuvent réellement accompagner ces objectifs, et dans quel contexte d’implémentation ? 

La réponse évidente pour beaucoup (« le numérique, c’est bien pour l’environnement ») méritait d’être soumise à l’épreuve des faits. Parce que derrière chaque solution tech se cache une réalité bien plus complexe : des équipements à fabriquer, des infrastructures à alimenter, des comportements qui changent, des effets rebonds qui surgissent là où on ne les attendait pas. 

Nous avons adopté une approche dite « conséquentielle » : on ne cherche pas seulement à mesurer l’impact d’une solution en elle-même, mais à évaluer ce qu’elle change réellement dans le système global : dans les comportements, les flux d’énergie, les chaînes de valeur. C’est beaucoup plus exigeant… et beaucoup plus honnête. 

Une précision méthodologique importante : nous avons adopté une vue « État », c’est-à-dire une approche territoriale qui considère les effets à l’échelle française. Ce choix a des implications concrètes. Par exemple, le télétravail sur des trajets domicile-lieu de travail ne permet pas, à lui seul, d’éviter réellement des émissions de transport à l’échelle d’un territoire : si le véhicule existe et continue d’être utilisé pour amener les enfants à l’école par exemple, ou que l’on chauffe un peu plus sa maison pendant son temps de télétravail, les émissions évitées sont bien plus limitées qu’on ne l’imagine. Ce genre de nuance, souvent ignorée dans les communications habituelles, est au cœur de notre démarche. 

Comprendre les effets directs et indirects : l'exemple du GPS

Avant de plonger dans les résultats de l’étude, il faut poser un cadre. Quand nous parlons des impacts environnementaux du numérique, de quoi parlons-nous exactement ? 

Prenons l’exemple du GPS. Ses effets directs sont relativement faciles à mesurer pour qui est déjà habitué à l’analyse de cycle de vie : l’impact lié à la fabrication et l’extraction des composants, l’énergie consommée pendant l’usage et la fin de vie de l’appareil. 

Mais les effets indirects sont bien plus complexes. Il y a d’abord les effets de premier ordre : le meilleur routage des trajets (optimisation), le remplacement d’une carte papier (substitution) et un premier effet rebond direct (déjà !) : les économies réalisées peuvent inciter à faire davantage de trajets. 

Puis viennent les effets de plus grand ordre : le réinvestissement du temps et de l’argent économisés dans d’autres activités (rebond indirect) et les transformations macro-économiques induites, tel que l’essor de toute une industrie logistique qui n’aurait pas existé sans la généralisation du GPS (Amaz*n nous voilà !). 

C’est ce cadre d’analyse complet que nous avons appliqué à chacun de nos 9 cas d’usage. Ne prendre en compte que les effets directs, c’est regarder l’iceberg depuis la surface.

Les cas d’usage étudiés dans l’étude IT4Green

Le processus de sélection a été rigoureux. Partis de 8 grands secteurs d’activité – bâtiment, agriculture, industrie, mobilité et transport, énergie, villes et collectivités, santé et commerce – nous avons d’abord identifié 30 cas d’usage pour une analyse qualitative (publiée en novembre 2024), avant d’en retenir 9 pour la quantification approfondie. 

Ces 9 cas d’usage couvrent des réalités très concrètes, des cas du quotidien, des solutions déjà déployées (ou en cours de déploiement), dans des contextes français réels : 

  • Pour les villes et collectivités : l’éclairage public connecté et les systèmes de détection de fuites d’eau ; 
  • Dans l’industrie de l’énergie : le pilotage dynamique des lignes haute tension (DLR) et les applications de suivi d’autoproduction photovoltaïque ; 
  • Dans le bâtiment : les systèmes de gestion technique des bâtiments tertiaires (GTB) ; 
  • Dans l’agriculture : la numérisation de l’épandage d’engrais azotés ; 
  • Dans les mobilités : les plateformes de covoiturage courte distance, la gestion numérique de pneumatiques (Tire as a Service) et l’évolution du télétravail. 

Zoom sur le cas d’usage de l'éclairage public (ou pourquoi plus de numérique n'est pas toujours mieux)

Pour illustrer notre méthode, prenons l’éclairage public – un cas d’usage en apparence simple, mais qui réserve des surprises. 

Nous avons comparé trois scénarios. Le scénario de référence : un éclairage à 100 % toute la nuit, sans extinction nocturne, avec détection des pannes par tournées de nuit. Le scénario faiblement numérisé : un système à deux niveaux de puissance, configurable par plage horaire, sans les équipements connectés les plus complexes. Le scénario numérique connecté : une solution complète avec télégestion, remontée d’informations en temps réel et commande à distance. 

La solution connectée nécessite davantage d’équipements numériques, d’énergie pour les terminaux, les réseaux et les centres de données, ainsi qu’un temps d’installation plus long (ce sont ses effets directs). Les effets indirects positifs sont tout de même réels : évitement des tournées de nuit, meilleure modulation de l’intensité lumineuse, gestion événementielle plus fine. Mais des effets de plus grand ordre surgissent : les gains financiers générés peuvent induire de nouveaux usages, et surtout, le réseau d’éclairage connecté peut devenir le support d’un nouveau réseau de télécommunications urbain… avec toute l’empreinte environnementale que cela implique. 

Résultat : dans notre contexte (une ville de 50 000 habitants avec un parc d’éclairage vieillissant) le scénario faiblement numérisé, sans les effets rebonds, évite 83 tCO2eq (l’équivalent du budget carbone annuel compatible avec les limites planétaires de près de 8 personnes sur la période 2023-2035). Avec les effets rebonds, ce chiffre tombe à 45 tCO2eq. Le scénario connecté avancé, lui, évite 65 tCO2eq sans les effets rebonds mais bascule à +29 tCO2eq une fois les rebonds pris en compte. 

La ville la plus « smart » devient ainsi la plus émissive. 

Ce que les chiffres disent sur l'ensemble des cas d’usage étudiés

Vous comprendrez rapidement que les résultats sont contrastés. 

Le télétravail présente trois situations selon le scénario. 

Résultats pour une aire d’attraction de taille intermédiaire 

(sur une période 2023-2035) 

Statu-quo 

(maintien du télétravail au niveau actuel) 

Massification du télétravail 

(vs statu-quo actuel) 

Réduction du télétravail 

(vs statu-quo actuel) 

✔️ 

-7 830 tCO2eq 

✔️ 

-17 800 tCO2eq 

 

+11 600 tCO2eq 

Le sens de la politique publique compte donc beaucoup plus que la technologie elle-même. 

La gestion technique des bâtiments tertiaires montre des résultats solides à grande échelle : -102 000 tCO2e sur 15 ans pour l’ensemble des bâtiments d’enseignement français, soit environ 68 000 tCO2e évités par an à l’horizon 2030. Un levier réel, s’il est mis en œuvre dans le bon contexte et avec le bon accompagnement humain. 

Le pilotage dynamique des lignes haute tension contribue à hauteur de 0,36 % de l’effort de décarbonation du secteur électrique français, avec -44 000 tCO2eq sur la période. Une contribution modeste à l’échelle nationale, mais techniquement robuste et peu sensible aux effets rebonds. 

Le Tire as a Service est l’exemple le plus saisissant. Sans effets rebonds, la numérisation de la gestion de pneumatiques pour poids lourds permettrait d’éviter jusqu’à 1,6 million de tCO2eq, soit 2,2 % de l’effort de décarbonation du sous-secteur. Impressionnant. Mais si les gains d’efficacité induisent seulement 1 % d’activité de fret supplémentaire, le bilan bascule à +177 000 tCO2eqUn effet rebond de 1 % suffit ainsi à transformer un bénéfice massif en impact négatif. 

Les plateformes de covoiturage courte distance montrent des résultats positifs mais modestes à l’échelle d’une métropole : entre -1,19 et -6,54 tCO2eq selon la ville et le scénario. Une contribution utile, mais qui ne transforme pas à elle seule les dynamiques de mobilité. 

La détection de fuites d’eau et le suivi d’autoproduction photovoltaïque présentent des bilans positifs mais très limités en volume absolu, très dépendants des paramètres locaux. 

L’optimisation de l’épandage d’engrais azotés, enfin, est le cas le plus incertain : les résultats varient entre +4 et -100 tCO2eq.  Cette variation, qui dépend principalement de l’homogénéité des sols et du taux d’optimisation, confirme qu’il n’y a pas de réponse universelle. 

Les enseignements transverses à retenir

Au-delà des résultats chiffrés cas par cas, plusieurs messages ressortent de l’ensemble des travaux réalisés dans le cadre de l’étude IT4Green. 

  1. Plus de numérique ne signifie pas plus de gains environnementaux.L’éclairage public le démontre très clairement : le scénario le plus technologiquement avancé n’est pas le plus vertueux. La complexité numérique a un coût(en équipements, en énergie, en maintenance) qui peut dépasser les bénéfices attendus. 
  2. Les effets rebonds peuvent tout renverser.C’est probablement le message le plus important de l’étude. Des gains d’efficacité énergétique ou logistique induisent souvent des comportements ou des usages supplémentaires qui annulent, parfois totalement, les bénéfices initiaux. Ne pas les mesurer, c’est se raconter des histoires.
  3. Les bénéfices des solutions numériques diminuent avec le temps.À mesure que les secteurs d’activité se décarbonent par leurs propres leviers, la contribution marginale du numérique diminue. Une solution pertinente aujourd’hui peut l’être beaucoup moins en 2033 si le réseau électrique s’est verdi entre-temps, si les pratiques ont évolué, ou si la réglementation a durci les standards de référence.
  4. Le contexte d’implémentation est déterminant.Les mêmes solutions peuvent produire des résultats très différents selon la géographie, la réglementation locale, les habitudes des utilisateurs, la qualité des infrastructures existantes. Il est impossible d’extrapoler les résultats d’un territoire à un autre sans précaution. Et les choix de conception des systèmes autour de ces paramètres sont cruciaux pour limiter les impacts.
  5. Le facteur humain est primordial.Formation, acceptation par les métiers, maintien en conditions opérationnelles dans la durée, hétérogénéité des équipements en place… Une solution technique mal accompagnée humainement est une solution qui ne délivre pas ses promesses. C’est particulièrement visible dans les casGestion Technique des Bâtiments et agriculture. 
  6. Le numérique est parfois déployé par défaut, sans évaluation sérieuse.Certaines solutions sont adoptées parce qu’elles sont disponibles, à la mode, ou soutenues par des financementset non pas parce que leur bénéfice environnemental a été démontré. Le cas du suivi photovoltaïque illustre bien ce risque d’une numérisation « par défaut » dont le retour sur investissement environnemental reste fragile. 

La conclusion de l’étude IT4Green

Même lorsque les solutions numériques génèrent des gains environnementaux sur plusieurs indicateurs, leur ampleur reste limitée. La numérisation ne modifie pas les tendances de fond des secteurs concernés. Elle ne se substitue pas aux efforts de décarbonation structurels : abandon des énergies fossiles, sobriété, rénovation du bâti, transformation des mobilités. 

Elle peut les accompagner. Dans des contextes favorables, avec un niveau de numérisation approprié, une attention réelle aux effets indirects, et un accompagnement humain sérieux. 

Ce n’est pas un message anti-tech. C’est un appel à la rigueur et à l’honnêteté sur ce que le numérique peut et ne peut pas faire. 

Les recommandations concrètes de Mavana

Pour les utilisateurs et clients : adopter le juste niveau de numérisation, étudier les alternatives moins complexes avant de déployer, mutualiser les infrastructures existantes plutôt que d’en créer de nouvelles, et s’assurer que les solutions pourront être maintenues dans le temps. 

Pour les fabricants : éco-concevoir les dispositifs dès le départ, alternatives low-tech et explorer des approches incitatives, telles qu’une gamification légère pour réduire les consommations d’énergie, qui permettent d’amplifier les comportements vertueux sans alourdir l’empreinte matérielle. 

Pour les décideurs publics : conditionner les aides et financements à une évaluation environnementale sérieuse, prendre en compte les effets rebonds dans les politiques d’accompagnement, et éviter de soutenir des déploiements numériques dont le bénéfice net n’a pas été un minimum démontré. 

Et maintenant ?

Les rapports complets sont disponibles dans la librairie de l’ADEME. La méthode développée dans ce projet est réplicable et nous espérons qu’elle sera utilisée, adaptée, enrichie par d’autres équipes, d’autres territoires, d’autres secteurs. 

Nous pensons donc qu’il ne faut pas tenter de trancher sur « le numérique est-il bon ou mauvais pour l’environnement ? ». Il s’agit plutôt de se poser ces questions plus pragmatiques : dans quel contexte, pour quels usages, avec quelle rigueur d’évaluation ? 

Et ces questions, tout le monde devrait se les poser avant que nos belles smart cities ne deviennent des cimetières d’équipements numériques inutilisés. 

💬 Des questions ? Des cas d’usage que vous aimeriez évaluer ? Contactez-nous ! 

Pour aller plus loin, un peu de lecture :

Les replays des webinaires IT4Green de présentation des résultats de 9 cas d’usage : https://mavana.earth/it4green-webinaires/  

Les rapports de l’étude IT4Green : https://librairie.ademe.fr/#0379/embedded/m=and&q=it4green 

L’enquête « Pour un numérique soutenable », édition 2026 : https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/pour-un-numerique-soutenable_edition2026_infographies.pdf 

Le Baromètre du numérique 2026 : https://www.arcep.fr/cartes-et-donnees/nos-publications-chiffrees/barometre-du-numerique/le-barometre-du-numerique-edition-2026.html 

L’évaluation de l’impact environnemental du numérique en France (janvier 2025) : https://ecoresponsable.numerique.gouv.fr/docs/2024/etude-ademe-impacts-environnementaux-numerique.pdf  

La Stratégie Nationale Bas-Carbone (révision 2025) : https://www.ecologie.gouv.fr/politiques-publiques/strategie-nationale-bas-carbone-snbc 

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