24 septembre 2026

Souveraineté numérique : pourquoi l’Europe devrait mener une guerre d’indépendance

J’ai passé une quinzaine d’années dans le commerce international de l’IoT et des télécoms, dont plusieurs années comme responsable des ventes pour un fabricant nord-américain, leader de ce marché à l’époque. Bon salaire, bon poste, produits (à peu près) excellents. Et pourtant j’en suis parti. D’abord pour des raisons humaines et culturelles (j’y reviendrai), mais aussi et surtout parce que les impacts environnementaux et sociotechniques de la plupart des technologies numériques que nous vendions, et la façon dont elles reconfigurent nos usages, jusqu’à nos manières d’être, me semblaient de moins en moins compatibles avec ce à quoi j’aspirais à contribuer. C’est ce constat qui m’a poussé à créer Mavana. Le tableau d’ensemble était devenu impossible à ne plus voir.  

Et puis, de fil en aiguille, à force de travailler sur la responsabilité numérique, sur l’intérêt d’adopter des alternatives aux modèles dominants, et sur l’analyse des conséquences de nos choix technologiques, j’en suis venu à une conviction partagée par beaucoup, mais aussi controversée : nous vivons, en Europe, dans une sorte de colonie. Ce texte part de là. 

Et pour que vous compreniez pourquoi je pense que nous devons mener une guerre d’indépendance numérique, je vous propose un voyage loin dans le temps et dans l’espace, jusqu’en Inde et à Madagascar. Nous reviendrons ensuite à ce qui se joue aujourd’hui en Europe, et à ce que nous pouvons faire concrètement pour regagner notre autonomie. 

Table des matières

D’abord, une philosophie de « comptoir »

Ouvrez un manuel d’histoire coloniale et vous y trouverez souvent le même schéma : la prise de contrôle d’un pays éloigné commence rarement avec une armée, mais plutôt par un comptoir, c’est-à-dire une installation commerciale (un entrepôt par exemple) que des marchands installent chez un partenaire local pour vendre et acheter, sans prendre part ouvertement à la vie politique dudit pays. Cette porte d’entrée modeste, anodine en apparence, est en réalité le point de départ de tout le reste. 

Par exemple, au début du XVIIe siècle, la Compagnie des Indes (une compagnie commerciale britannique) a obtenu d’abord des privilèges, puis un monopole, du commerce anglais avec l’Inde et l’Asie. Cette puissance monopolistique lui a permis d’obtenir le droit de lever ses propres troupes armées, puis de collecter l’impôt sur place. Elle avait fini par former une armée privée de 350 000 hommes, recrutée à plus de 95 % sur place, avant que la couronne britannique ne reprenne la main au milieu du XIXe siècle pour hériter de sa colonie la plus peuplée et la plus rentable, un empire qu’une simple société privée avait déjà conquis à sa place. 

Grande carte de 1732, par Herman Moll, représentant les Indes orientales et l'étendue de l'influence et du commerce européens dans la région, à l'apogée de la domination coloniale européenne. (source : Wikipedia)
Grande carte de 1732, par Herman Moll, représentant les Indes orientales et l'étendue de l'influence et du commerce européens dans la région, à l'apogée de la domination coloniale européenne. (source : Wikipedia).

Dans le contexte de l’histoire économique, ce mécanisme porte le nom d’empire informel. Au fil des siècles, la puissance britannique s’est exercée par le commerce et la finance plutôt que par l’annexion armée au nom d’un drapeau. Et la politique économique américaine du XXe siècle, héritière de la politique économique anglo-saxonne des siècles précédents, a repris ce modèle pour créer ce que nous connaissons désormais comme « l’impérialisme américain ».  

Ce mécanisme de comptoir colonial reflète presque trait pour trait la stratégie déployée par les géants du numérique américains de ces dernières décennies. Pour comprendre pourquoi la plupart d’entre nous, en France, ne l’avons pas vu venir, il faut considérer notre propre histoire coloniale. 

De son côté, la France n’a, me semble-t-il, jamais vraiment fonctionné de cette manière. Sa Compagnie des Indes orientales, fondée elle aussi au XVIIe siècle, était capitalisée et pilotée par l’État depuis le premier jour. Et quand, au XIXe siècle, la France décide de coloniser différentes régions du monde, elle envoie des préfets et l’armée, pas des entrepreneurs et des sociétés commerciales. Même si nous ne sommes pas étrangers à la notion d’influence par réseau commercial (les journalistes et intellectuels ont même consacré le mot-valise de « Françafrique » pour critiquer l’influence néocoloniale française sur le continent africain), le logiciel mental de la colonisation, en France, ce n’est pas le contrat commercial et la filiale locale, mais le drapeau, le fonctionnaire et l’armée d’occupation. Et c’est peut-être bien pour cela que la majeure partie d’entre nous avons mis beaucoup de temps à reconnaître ce qui nous arrivait depuis déjà des décennies : la colonisation par les entreprises du numérique américaines. 

Pour mesurer à quel point nous étions encore récemment sur des modes de pensée différents, voici une anecdote que mon père m’avait racontée il y a quelque temps et qui illustre parfaitement ces différences de stratégie. En 1994, lors d’un dîner que les forces armées de l’ONU organisaient en Bosnie Herzégovine pour discuter de la reconstruction du pays ravagé par la guerre, mon père s’intriguait que son voisin de table, un Américain, arborait de longs cheveux noués en queue de cheval et une attitude nonchalante. Bref, rien du cliché du militaire. Au bout d’un certain temps, mon père, alors représentant les militaires du rang de son régiment, finit par lui demander son rôle et son grade. Le convive en question lui répondit les yeux écarquillés qu’il n’était pas du tout militaire. Il était chef d’entreprise. 

Mon père en a gardé une intuition qui, avec le recul, dit peut-être quelque chose de plus large : ce soir-là, la France envoyait des officiers, les Américains envoyaient des entrepreneurs. Cet épisode ne fait pas force de loi mais, mis bout à bout avec le reste, commence à dessiner un motif.

Un empire privé et l'ombre d’un État

Faites l’exercice de remplacer la Compagnie des Indes par les grandes plateformes numériques et vous verrez alors que le schéma est identique. La suite bureautique qui rythme notre travail quotidien, le cloud qui héberge les données de nos administrations, les plateformes de vidéo à la demande qui occupent nos soirées, les réseaux sociaux qui s’abreuvent de nos débats publics et confessions personnelles, jusqu’aux moteurs d’intelligence artificielle qui écrivent nos textes et soufflent nos décisions : aucune de ces entreprises n’a « envahi » qui que ce soit. Nous avons signé les contrats nous-mêmes en cliquant sur « J’accepte », et nous avons livré nos données de plein gré, pour le confort et l’efficacité qui nous étaient promis. 

Mais observons ce que ces entreprises peuvent faire aujourd’hui, sans consulter l’avis de personne (en tout cas pas des personnes concernées en premier lieu) :  

  • décider de ce qui reste en ligne, pour combien de temps, et ce qui disparaît ;  
  • couper un service à toute une frange de la population, voire à un État, une institution ou un individu qui leur déplaît ;  
  • ou encore fixer les règles de la commande publique de fait, en étant les seules à pouvoir faire ce qu’elles font (comme livrer du matériel ou des comptes gratuitement pour faciliter leur adoption).  

C’est en quelque sorte une puissance de nature étatique, mais opérée par un organe privé, lui-même assujetti à un État tiers. Exactement ce que faisait la Compagnie des Indes 250 ans auparavant. 

En fait, les comptoirs n’ont jamais disparu, ils ont juste changé de forme.

Il me semble tout de même essentiel de clarifier un point, afin d’éviter toute méprise : je ne dis pas que cet empire informel est opéré de manière consciente par l’ensemble des Américains qui se frotteraient les mains aux dépens de l’Europe. Je suis le premier horrifié par les généralités que j’entends ici et là désormais, dont beaucoup ont quelques relents nauséabonds de xénophobie ciblée. 

J’ai travaillé de nombreuses années aux côtés de collègues nord-américains, et la plupart de ces personnes n’ont pas plus conscience de faire tourner un empire que la majorité des organisations européennes n’ont conscience d’y être intégrées. Elles travaillent pour le succès de leur entreprise, tout simplement. Et quand elles se mobilisent vraiment sous un même pavillon, c’est bien plus souvent par rivalité stratégique avec la Chine (une autre xénophobie ciblée) que dans l’idée d’une quelconque domination explicite de l’Europe. 

Il y a deux Amériques distinctes sur ce sujet, exactement comme il y a deux Europes. Une partie consciente du rôle géopolitique qu’elle joue, et une autre qui code, vend et livre sans lever la tête du guidon. Le truc c’est que l’empire informel n’a pas besoin d’un état-major uni pour avancer, parce qu’il avance déjà de manière très efficace avec des milliers de gens de bonne foi qui font tout simplement leur travail.

La fin du bal masqué

Être dépendant et se savoir dépendant sont deux situations très différentes. Si nous voyons partout fleurir depuis quelques années les termes de « souverain », « souveraineté » et « autonomie », ce n’est pas tant que notre situation a changé, mais plutôt que des successions de crises ont fait émerger dans le débat public le concept des dépendances : « souveraineté alimentaire » et « souveraineté énergétique » depuis 2022 (crise du conflit Russie/Ukraine), « souveraineté sanitaire » et « souveraineté industrielle » depuis 2020 (crise de la COVID) et même « souverainisme politique » depuis 1992 et le traité de Maastricht. Et il a fallu attendre 2025 pour que le masque tombe concernant la « souveraineté numérique », alors même que les révélations de Snowden en 2013 auraient dû nous mettre la puce à l’oreille de manière un peu plus franche. 

Une du Guardian sur les révélations de Snowden (2013)
Une du Guardian sur les révélations de Snowden (2013)

Mais alors, qu’est-ce qui a changé ? Pour beaucoup, cette nouvelle crise porte le nom de Donald Trump (et ils n’ont pas tort), mais j’y vois un mouvement un peu plus profond : ce qui a changé, c’est l’urgence de répondre à une polycrise. Polycrise que les élites américaines ont, me semble-t-il, reconnu et anticipé sans vraiment le dire. La raréfaction des ressources fossiles, qui exigent de prendre le contrôle des sous-sols encore exploitables, l’importance croissante des ressources minières déjà en tension aujourd’hui et indispensables pour « l’après-fossile » (on pense au cuivre et au lithium bien entendu, mais aussi à l’uranium), ainsi que la nécessité de contrôler les voies maritimes et aériennes par lesquelles tout cela va transiter. 

Et enfin, une économie américaine qui menace de basculer en récession majeure le jour où son économie numérique – seul véritable moteur de croissance – ne compensera plus le délitement industriel et marchand en cours depuis des années déjà aux États-Unis. 

C’est ainsi que le retour de Trump et du mouvement MAGA a mis fin à la fiction du « partenariat » occidental. Mais les bravades de Washington ne sont-elles pas en fait les ruades d’un animal à l’agonie ? D’un monde glorieux en déclin qui s’accroche à tout ce qui faisait sa puissance passée (puissance énergétique en tête). 

Taxes douanières (les fameux « tariffs »), menaces de coupure de service, pression ouverte sur qui s’écarte de la ligne américaine, alignement de toutes les entreprises américaines de la tech avec les directives impérialistes du Président. 

Dans ce mouvement, nous découvrons que les « nouvelles compagnies des Indes » (aka, les “Big Techs”) sont en réalité au service d’un drapeau. Ajoutez vingt ans d’économie de l’attention, qui a fait de nos usages sa matière première bien avant toute velléité d’indépendance, prête à devenir un outil de pression en cas de besoin, et vous avez le tableau complet d’une emprise construite sans avoir jamais brandi une seule arme. 

J’ai documenté un exemple concret de ce dévoilement dans un précédent article « Ce n’est pas qu’une histoire d’IA». Le 12 juin 2026, Washington a ordonné à Anthropic de couper l’accès à ses deux modèles d’IA les plus avancés à tout ressortissant non américain, où qu’il vive, y compris ses propres salariés étrangers installés aux États-Unis depuis des années. Le critère n’était alors plus le lieu où vous résidez, mais bien votre passeport. Ce n’est jamais qu’un prolongement du Cloud Act et du Patriot Act, une extraterritorialité du droit américain qui existait bien avant Trump, sauf qu’elle s’appliquait jusqu’ici aux secteurs stratégiques classiques : la défense, le nucléaire, la cryptographie. Voir ce même critère s’étendre à un outil de travail civil, c’est précisément ce démasquage dont je parle. Le comptoir a toujours eu ce pouvoir, mais il ne prenait simplement pas encore la peine de le montrer aussi frontalement. 

(Note : l’accès au service Fable 5 de Anthropic avait été rétabli quelques semaines après la publication de mon article, une fois les contrôles à l’export levés. Mais cela ne change rien à la démonstration : les État-Unis ont prouvé qu’ils pouvaient le faire.) 

Pourquoi nous n'avons rien vu venir (et pourquoi en fait si)

On pourrait croire que l’Europe a découvert sa dépendance numérique récemment. Pourtant, dès 1966, Charles de Gaulle lance le « Plan Calcul, un programme d’État pour construire une industrie informatique française. L‘élément déclencheur de ce Plan avait été le rachat du constructeur français Bull par l’américain General Electric, et le refus de Washington de vendre à la France les gros calculateurs nécessaires à son programme nucléaire. 

Extrait de "l'inventaire" (le sommaire) du Plan calcul publié en 1967
Extrait de "l'inventaire" (le sommaire) du Plan calcul publié en 1967

La prise de conscience avait donc déjà eu lieu, mais ce qui a manqué, c’est la traduction en réflexe durable et systématique. 

Et l’ironie amère est que nous avons repris notre réflexe bien français : face à une menace portée par des compagnies privées agiles, la France a répondu par un champion national piloté par l’État, la Compagnie Internationale pour l’Informatique ou CII, abandonné quelques années plus tard, faute de résultats commerciaux face à IBM. Même schéma répété avec Cloudwatt et Numergy, deux clouds souverains d’État lancés entre 2012 et 2015, jamais rentables, jamais adoptés. Soixante ans de suite, nous avons répondu à un problème de marché concurrentiel par un outil d’État. Et un outil d’État, aussi bien financé soit-il, ne semble pas parvenir à battre une entreprise qui doit convaincre un marché pour survivre. 

Dernier maillon de cette chaîne, La Suite numérique, portée par la direction interministérielle du numérique de l’État français (DINUM) depuis 2024. Contrairement à ses prédécesseurs, elle est pensée dès le départ pour éviter le piège du champion national unique : code ouvert, coconstruction avec les Pays-Bas et l’Allemagne, gouvernance confiée depuis 2026 à une coopérative indépendante, LaSuite.coop, plutôt qu’au seul giron de l’État. Reste que l’outil garde des passerelles avec Windows et Outlook, preuve que nous n’avons toujours pas complètement coupé le cordon. Mais cette fois, au moins, nous n’avons pas fait la même erreur.

Les élites, colons malgré eux… ou pas

En France et en Europe, il y a trois catégories « d’élites » (je déteste ce terme) qui coexistent sur ce sujet, et je crois qu’il faut arrêter de les confondre. 

La première, c’était la mienne pendant quinze ans : des cadres, des ingénieurs, des commerciaux qui touchent de très bons salaires dans des entreprises (souvent américaines) aux tentations prédatrices, qui profitent de produits excellents, de carrières internationales, et qui n’ont, à aucun moment, la sensation de participer à quoi que ce soit de problématique. Aucun besoin d’être conscient d’un système pour en bénéficier. C’était un peu mon cas. 

La seconde, c’est celle des dirigeants politiques et des cabinets de lobbying qui, eux, savent très bien ce qu’ils font. Utiliser l’alliance avec une plateforme américaine comme un levier de pouvoir interne, contre un rival national, contre une réglementation européenne gênante, ou contre un concurrent local moins bien équipé, c’est de l’opportunisme d’élite au sens plein du terme. C’est d’ailleurs la même logique que les banquiers indiens qui ont financé le coup de force de la Compagnie des Indes contre le souverain local, pour leurs propres intérêts, sans nécessairement se soucier de la suite. 

Il existe une troisième catégorie, plus rare, et qui mérite d’être saluée : celle qui a vu venir et qui a choisi de résister avant même que le mot n’existe dans la bouche de nos dirigeants. Framasoft, par exemple, lançait en 2014, dans la foulée des révélations Snowden, sa campagne « Dégooglisons Internet », pour prouver par l’exemple que des alternatives libres aux services propriétaires existent et fonctionnent. En 2016 naît le collectif CHATONS, un réseau d’hébergeurs éthiques, décentralisés et solidaires, pensé justement pour éviter qu’une seule structure ne devienne à son tour un point de centralisation. Ce sont des maquisards numériques au sens propre, minoritaires, sous-financés, mais qui tenaient déjà la doctrine que l’Europe cherche encore aujourd’hui à formaliser. Aujourd’hui, il y en a d’autres qui produisent des alternatives, pas nécessairement dans une veine non lucrative mais qui proposent de vraies solutions professionnelles (Treebal ou Bluemind pour n’en citer que quelques-uns). 

Ces trois catégories offrent trois niveaux différents de lecture de la même dépendance. L’inconscience confortable d’un côté, le calcul assumé de l’autre et, entre les deux, une résistance précoce restée minoritaire faute de moyens et de relais politiques. Et cette même diversité existe de l’autre côté de l’Atlantique. Il y a, par exemple, mes anciens collègues nord-américains qui codent et vendent sans se voir eux-mêmes comme les rouages d’un empire. Un peu comme quelques-uns des Cylons humanoïdes de Battlestar Galactica qui ignorent leur nature réelle, jusqu’au jour où un événement les force à se découvrir eux-mêmes et à comprendre qu’ils sont en fait l’ennemi de leurs amis. (et si vous ne saisissez pas la référence, je vous invite à regarder cette série génialissime !).

C’est donc pour cela que la mobilisation est si difficile à construire : on ne combat pas un ennemi univoque, et il arrive même à cet ennemi de s’ignorer lui-même. 

Et je tiens la promesse faite plus haut : les raisons humaines et culturelles de mon départ de mon « poste confortable » précédent viennent de là. Pendant plusieurs années, la relation avec les équipes nord-américaines reposait sur un respect réciproque, chacun apportant sa part sans hiérarchie explicite entre le siège et l’Europe. Puis un changement de direction générale a changé la donne. Ce n’était plus un partenariat, c’était une tutelle. Le sentiment d’être les vassaux des équipes américaines, de plus en plus net au fil des années, prenait forme dans un grand mouvement de destruction insouciante des écosystèmes (j’en parle dans cet épisode du podcast Techologie). 

Ce que nous risquons si personne n'organise rien

Regardons où nous en sommes vraiment : la dépendance de l’Europe aux solutions extra-européennes reste massive, la très large majorité des usages numériques du continent transitent encore par des solutions américaines, et une poignée d’acteurs concentre l’essentiel du marché du cloud. Et pourtant, il s’est passé beaucoup de choses depuis la prise de pouvoir de Trump II :  

  • le lancement de l’EuroStack Foundation fin 2025 ;  
  • un sommet franco-allemand sur la souveraineté numérique à Berlin ;  
  • la DINUM qui engage la migration d’une large part de ses agents publics hors des environnements américains ;  
  • une amende record infligée à Google au titre du règlement sur les marchés numériques ;  
  • et surtout le paquet souveraineté technologique présenté par la Commission européenne au printemps 2026, l’Industrial Accelerator Act. Cette proposition réglementaire couvre les semi-conducteurs, le cloud, l’intelligence artificielle et l’open source, et elle inscrit pour la première fois une préférence européenne dans le droit de la commande publique. Un projet de règlement est venu la compléter début septembre, qui permettrait d’écarter toute offre dont le contenu européen serait inférieur à la moitié. Mais le texte se heurte déjà à une ligne de fracture : la France, l’Italie et l’Espagne le portent, l’Allemagne freine. La même Europe qui cherche à s’unir contre sa dépendance numérique n’arrive toujours pas à s’unir sur la manière de le faire. 
Stéphane Séjourné présente le Industrial Accelerator Act à la Commission Européenne (source : renewablematter.eu - Giorgio Kaldor)

Autrement dit, nous ne sommes plus dans la phase de la prise de conscience béate. Nous sommes dans la phase où les premiers soulèvements s’organisent, où des partis se forment, déposent des textes, réclament l’autonomie dans le cadre existant, sans qu’on sache encore si tout cela débouchera sur une souveraineté réelle ou sur une mascarade. 

Une indépendance totale n'existe pas

Il faut le dire aussi : une indépendance numérique totale, en particulier sur le matériel, est largement illusoire. Une seule entreprise au monde, le néerlandais ASML, sait fabriquer les machines de lithographie qui gravent les puces les plus avancées. Trois fondeurs seulement produisent 95 % de la mémoire mondiale et ils ne sont pas européens. Même les États-Unis peinent à rapatrier leur propre chaîne de production et même la Chine, malgré ses moyens, reste bloquée sur certains segments faute d’accès à ce type de machine. J’ai investigué ce mur matériel plus en détail dans un autre article « L’IA nous fait manquer de mémoire ». Sur ce terrain-là, personne n’est réellement souverain, ni nous, ni l’Oncle Sam, ni la Chine (jusqu’à preuve du contraire). 

En somme, souveraineté ne veut pas dire autarcie. Tout maîtriser reste une chimère, mais si nous pouvons continuer à fonctionner le jour où l’un de nos fournisseurs fait rupture sans préavis, quelle qu’en soit la raison, c’est bien. C’est une autonomie de résilience et de diversification qu’il faut viser, pas une indépendance absolue qui n’existera jamais.

Décolonisation : la leçon que Madagascar nous donne

Je porte un nom français, mais je suis né à Madagascar, et je porte les deux cultures en moi. Mon grand-père paternel, militaire français qui s’était installé sur l’île, a pris soin de m’enseigner l’histoire malgache quand j’étais adolescent, avec l’idée que je jouerais un jour un rôle dans la vie publique, malgache ou française. (Mon père m’a depuis fait promettre de ne jamais faire de politique. 🤭). 

C’est sans doute grâce à cette histoire personnelle que je suis plus sensible que d’autres aux signaux faibles de ce genre d’histoire. Et je trouve que l’histoire de la décolonisation de Madagascar est riche d’enseignements. 

En 1947, Madagascar se soulève. Le soulèvement est écrasé en vingt et un mois, ses dirigeants politiques emprisonnés ou condamnés et le parti indépendantiste dissous. Un échec cuisant. Pourtant l’indépendance est quand même déclarée, treize ans plus tard, confiée à un parti que l’administration coloniale avait elle-même encouragé pour contrer les nationalistes. Le colonisateur avait fini par choisir lui-même son successeur, et il aura fallu encore quinze ans de plus pour que Madagascar récupère sa souveraineté monétaire et économique. 

Mais ce n’est même pas la fin de l’histoire, et c’est d’ailleurs cette partie-là qui m’inquiète le plus : la décolonisation ne s’arrête pas à la levée du drapeau, et il faut gérer correctement l’ère post-coloniale. Pour Madagascar, depuis 1975 se succèdent coups d’État, rapprochements avec le pouvoir soviétique, puis avec Washington, avant la cession de terres arables à des groupes sud-coréens. 

Résultat : quarante ans plus tard, la Banque mondiale documente pour Madagascar la plus forte chute de revenu par habitant jamais enregistrée dans un pays qui n’a pourtant connu de guerre durant cette période. Soixante-cinq ans après l’indépendance, la décolonisation de Madagascar reste inachevée, ballottée entre puissances extérieures et élites locales qui négocient chacune leur part. 

Voilà l’avertissement que je veux poser avant qu’il ne soit trop tard pour l’entendre. Une indépendance qui n’est pas portée par un mouvement organisé finit par être distribuée à ceux qui s’accommodent le mieux du système en place. Si l’Europe attend que des textes de loi règlent seuls la question, sans qu’existe en parallèle une doctrine partagée, une base de compétences et une volonté politique réellement organisée, la « souveraineté numérique » de demain risque de devenir un habillage, une reprise de façade confiée à ceux qui ont le mieux négocié leur place dans le système actuel.

Ce qu'il nous reste à faire

Je ne crois pas à une indépendance numérique qui viendrait uniquement d’en haut, d’un règlement européen de plus. Les pans d’Histoire que nous venons de parcourir disent une chose très simple : chaque fois que l’on a confié cette bataille à un seul acteur, l’État seul avec le “Plan Calcul” ou les administrations seules avec Cloudwatt, cela a échoué. Ce qui manque, ce n’est pas un texte de plus. C’est une doctrine partagée, portée par des organisations qui prennent leurs décisions d’achat en connaissance de cause, par des collectivités qui font de l’indépendance numérique un critère aussi normal que le prix, et par des individus qui acceptent, comme je l’ai fait, qu’un bon salaire ne suffit pas à justifier que l’on contribue à une dynamique destructrice et aliénante. 

Une guerre d’indépendance ne se gagne pas qu’avec des armées, elle se gagne aussi avec des maquisards. Ici, pas de bataille frontale possible, l’empire informel n’a ni siège à assiéger ni traité à signer. Ce qui reste, ce sont des gestes de résistance dispersés, discrets, répétés, l’équivalent numérique du maquis : une organisation qui teste sa sortie des grandes plateformes numériques américaines dominantes, une collectivité qui impose une clause de proximité géographique, une PME qui garde une alternative opérationnelle, en backup. Aucun de ces gestes ne fait tomber un empire à lui seul. Mais répétés à grande échelle, ils finissent par en changer le rapport de force. 

Si tu veux la paix, prépare la guerre

Il faut aussi le dire froidement : une guerre d’indépendance fait toujours des victimes. Dans cette forme de guerre-ci, les victimes seront d’abord les entreprises dont l’activité dépend significativement du marché américain, et pas nécessairement dans le numérique. En second rideau, il y aura les entreprises françaises et européennes qui n’auront pas anticipé, restées par confort dans le giron des excellents services américains, et qui seront prises au dépourvu le jour où le rapport de force se durcira pour de bon. Enfin, il y aura les individus qui – à l’instar Nicolas Guillou, un juge de la cour pénale internationale sanctionné par Washington – se verront déclarés ennemis des États-Unis et ne pourront plus accéder aux services numériques américains du jour au lendemain (ce qui veut dire incapacité à payer par carte Visa ou MasterCard par exemple). 

Alors comment nous préparer pour en souffrir le moins possible ? 

Imaginons un instant que nous parvenions à établir notre indépendance numérique, à l’échelle nationale, voire européenne. Que les collectivités migrent vraiment leurs services, que les entreprises implémentent de vraies alternatives, que le critère de souveraineté devienne la norme plutôt que l’exception. Bien sûr, ce ne serait pas un grand soir, avec une rupture spectaculaire. Juste un peu moins de licences vendues chaque mois, un peu moins de publicité achetée chaque semaine, un peu moins d’euros qui partent vers les Cloud américains. En gros, une redirection progressive de nos dépenses, c’est-à-dire un recul progressif des échanges économiques, comme la mer qui se retire du rivage américain. 

Sauf que ce retrait-là toucherait l’économie américaine à l’endroit où ça fait mal. Nous l’avons vu plus haut : la croissance américaine tient aujourd’hui presque uniquement aux dépenses liées au numérique et à l’intelligence artificielle, le reste de l’économie stagnant. Un ralentissement de leurs ventes en Europe, leur premier marché de services, ne serait pas anodin pour les États-Unis. Ce serait un coup porté à la seule dynamique qui les tient éloignés d’une récession majeure. 

Bien sûr, aucun dirigeant américain, fusse-t-il libertarien, ne saurait observer cette situation sans réagir. 

L’histoire récente nous dit à peu près quelle pourrait être la réponse : en 2019, quand la France a voté sa taxe sur les géants du numérique, Washington a répliqué en taxant le champagne, le fromage et les sacs à main français, jusqu’à 100 % de droits de douane. Le même scénario s’est reproduit en 2025, sur le vin cette fois. Si demain c’est notre sevrage progressif, et non une loi, qui fait baisser leurs chiffres, j’attends le même réflexe : pression diplomatique, taxe sur l’aéronautique ou l’automobile, accusation de protectionnisme déguisé. 

Pour se prémunir un minimum, pour éviter que cette guerre commerciale ne devienne un drame à l’échelle continentale, cinq chantiers me semblent nécessaires. Des chantiers qui relèvent d’un État – voire d’une union d’États – qui serait bien préparé : 

  • Une aide à la diversification. La meilleure façon d’amortir une perte de marché américain, c’est d’en trouver un autre avant qu’il ne soit trop tard. Les dispositifs d’accompagnement à l’export existent déjà, et il s’agit surtout de les orienter en priorité vers les filières les plus exposées à une réponse coercitive de la part des États-Unis (aéronautique, vin, automobile, luxe, etc.). 
  • Un fonds de soutien, taillé pour la vraie échelle du problème et capable de bouger vite. L’Union européenne dispose depuis 2006 d’un fonds destiné à aider les salariés licenciés à cause de grands bouleversements du commerce mondial. Mais ce fond est pensé pour la reconversion de quelques centaines de salariés, pas pour amortir une filière entière, et surtout activé au cas par cas, chaque dossier demandant l’aval du Parlement et du Conseil, ce qui prend des mois. Pour que ce fonds serve vraiment le jour où Washington répliquera, il faudrait deux choses : un déclenchement automatique, calé sur la liste officielle des produits visés par une mesure de rétorsion, exactement comme les Américains publient eux-mêmes une liste de codes douaniers ciblés à chaque épisode de ce genre, et une réserve déjà provisionnée plutôt que négociée après coup, sur le modèle de la réserve de crise déjà utilisée pour l’agriculture. Concrètement : le jour où une liste de produits taxés est publiée à Washington, les entreprises dont les codes douaniers y figurent devraient par exemple pouvoir demander une compensation dégressive sur douze à vingt-quatre mois, le temps de basculer vers d’autres marchés, sans attendre un vote. 
  • Une assurance contre les représailles. Il existe déjà en France une assurance publique qui protège les entreprises exportatrices contre certains risques, portée par Bpifrance. Rien n’empêche d’y ajouter une couverture spécifique pour le risque de rétorsion commerciale, financée par les primes des entreprises elles-mêmes plutôt que par l’impôt de tous. Celui qui exporte beaucoup vers les États-Unis paie une prime un peu plus élevée, en échange d’un filet de sécurité si la relation se tend. 
  • Approfondir le capital-risque européen, pour ne plus avoir à choisir entre rester européen et grandir. Parce que, aujourd’hui, une jeune pousse française qui a besoin de lever des dizaines de millions d’euros pour passer à l’échelle trouve aujourd’hui plus facilement ce financement outre-Atlantique qu’en Europe, ce qui explique une bonne partie du capital américain qu’on retrouve ensuite dans nos entreprises stratégiques. Ce n’est pas un problème de volonté, c’est un problème de profondeur de marché. Une union des marchés de capitaux européens qui fonctionnerait vraiment et des fonds stratégiques publics comme ceux de Bpifrance déployés à une échelle véritablement européenne, cela changerait la donne bien plus durablement qu’un contrôle des investissements a posteriori tel qu’il l’est fait aujourd’hui. Fermer la porte au capital américain sans ouvrir une autre porte pour financer la croissance, c’est juste choisir d’avoir des entreprises plus petites, et pas nécessairement plus agiles. 
  • Faire de la préférence européenne une réalité. L’Industrial Accelerator Act et la refonte de la commande publique sont en ce moment même en négociation à Bruxelles, portés par la France, l’Italie et l’Espagne, freinés par l’Allemagne. C’est exactement le genre de moment où tout peut encore basculer. Pour gagner ce chantier-là, il me semble important de peser diplomatiquement, dans les couloirs de Bruxelles et Strasbourg, mais aussi dans nos discussions de pair à pair avec notre voisin allemand. 

 

Restera à s’assurer que ce type de dispositif (diversification, fonds, assurance, etc.) profite structurellement à ceux qui ont vraiment besoin de s’en saisir. Je pense en premier lieu aux petites et moyennes entreprises qui ne disposent pas d’une équipe dédiée à monter des dossiers, d’une trésorerie pour attendre un remboursement ou d’un courtier pour négocier une prime. Le petit producteur de vin, pourtant le plus exposé et le moins protégé par ses marges, risque de rester sur le bord de la route si ces outils ne sont pas pensés spécifiquement pour lui, avec un accompagnement actif pour lui expliquer les démarches. 

Tous ces chantiers que je viens d’esquisser relèvent des pouvoirs publics. Aux entreprises, en retour, revient un travail plus quotidien, plus discret : celui du maquis dont on parlait plus haut.  

10 pistes d’actions

Voici dix pistes pour mener cette bataille vers une autonomie réelle, sans prétention d’exhaustivité ni originalité. Elles fixent toutefois quelques lignes qui – je crois – conduisent aux réflexions qui permettraient à chaque entreprise européenne de contribuer à une autonomie stratégique tout en sécurisant son activité. 

  • Cartographier proactivement ses dépendances (avant qu’une coupure ne s’en charge). La plupart des organisations découvrent leurs dépendances critiques le jour où quelque chose se brise. Un inventaire annuel, même sommaire, qui distingue ce qui relève du confort de ce qui est vital, ça coûte quelques jours de travail et ça change complètement la donne au moment où un fournisseur ferme l’accès sans préavis (volontairement ou non).
  • Tester la coupure avant qu’elle n’arrive, comme un exercice d’incendie. Simuler chaque année la perte brutale d’un fournisseur critique révèle en quelques heures des failles qu’aucun audit sur dossier ne montre. C’est le seul moyen de savoir si un plan de continuité tient, avant d’avoir à le vérifier en conditions réelles. 
  • Garder une alternative vivante, même minoritaire, avant d’en avoir besoin. Une alternative qu’on découvre en pleine crise n’est jamais prête à temps. Mieux vaut consacrer chaque année une part mesurée du budget numérique pour faire tourner, même à petite échelle, une solution européenne ou réellement open source, en parallèle de l’outil principal : c’est ce qui transforme une option de sortie théorique en option de sortie crédible. Et cette alternative n’a pas toujours besoin d’être numérique. Pour certains processus critiques, un mode dégradé non connecté, papier ou manuel, reste la meilleure garantie de continuité qu’aucun logiciel ne pourra jamais offrir. 
  • Tester l’export des données. Une clause de réversibilité négociée avec un fournisseur dominant reste souvent un vœu pieu : la plupart des grands éditeurs proposent des contrats à prendre ou à laisser, sans réelle marge de négociation pour une PME ou une collectivité isolée. Seulement, le levier qui fonctionne vraiment est technique, pas juridique. Il convient de ne pas croire sur parole le contrat, et d’exporter réellement ses données dans un format ouvert une fois par an, afin de vérifier qu’elles restent exploitables ailleurs. Une réversibilité qui n’aurait jamais été testée est un mirage, quel que soit ce que dit le contrat. 
  • Mutualiser la commande plutôt que la subir chacun dans son coin. Face à un fondeur ou un hyperscaler, une PME seule ne pèse rien, mais un groupement de PME ou de collectivités commence à peser. Le modèle de la centrale d’achat mutualisée existe déjà pour d’autres besoins collectifs, rien n’interdit de le répliquer pour le cloud, les licences logicielles ou les composants électroniques. Mais cette mutualisation côté acheteurs ne doit pas écraser les petits fournisseurs de l’autre côté : à eux de s’organiser en retour, en archipels de solutions interopérables capables de répondre ensemble à un marché qu’aucun d’entre eux ne pourrait honorer seul. 
  • Faire de l’indépendance un critère noté dans les achats, formulé pour rester légal. A l’heure actuelle, écarter un candidat au seul motif de sa nationalité serait illégal, en droit de la commande publique comme en droit européen de la concurrence. Mais rien n’empêche d’exiger, comme critère technique noté au même titre que le prix, une immunité vérifiée face aux lois extraterritoriales, une localisation et une administration des données dans l’Union européenne, ou un plafond de participation étrangère au capital du prestataire. C’est exactement ce que fait la qualification SecNumCloud, le label de sécurité de l’agence nationale de cybersécurité (ANSSI), depuis 2022, déjà obligatoire pour les données sensibles de l’État. Une proposition de loi vise d’ailleurs à généraliser ces clauses aux marchés publics numériques sensibles d’ici 2030. 
  • Conserver une copie de tout ce qui fait tourner l’organisation, indépendante de tout outil propriétaire. Instructions de travail, procédures internes, historique des décisions, « skills » IA : tout ce qui, avec le temps, finit par rendre un outil difficile à quitter doit exister aussi ailleurs, dans un format simple et lisible par n’importe quel logiciel. C’est ce qui permet de garder un degré de liberté et facilite une migration. 
  • Bâtir une doctrine commune plutôt qu’un règlement de plus. L’histoire du Plan Calcul montre qu’un texte, seul, ne suffit pas. Ce qui manque en Europe, ce sont des standards techniques partagés d’interopérabilité et de portabilité, à la manière de ce que les normes mémoire ont imposé au secteur électronique depuis les années 1990, pour que changer de fournisseur redevienne une opération technique, pas un pari existentiel. 
  • Financer la diversité, plutôt qu’un champion unique. Concentrer tous les usages publics sur un seul acteur, même européen, même vertueux aujourd’hui, reproduirait demain la même dépendance qu’aujourd’hui, mais sous une autre bannière. Toute subvention publique accordée à une solution numérique devrait conditionner le financement à une interopérabilité réelle avec au moins une alternative préexistante. 
  • Acculturer les décideurs, avant la crise. Une administration, une PME ou une collectivité qui ignore ce qu’est une clause d’extraterritorialité ne peut pas s’en protéger. Intégrer dans la formation des cadres publics et des dirigeants d’entreprise un module de littératie sur la dépendance numérique coûte peu et change la nature des décisions prises en amont. 

Cet article long et toutes ces pistes d’un coup, je sais, cela peut donner le vertige. Mais il n’y a pas de mauvais choix dans cette liste, seulement celui de n’en essayer aucun. Prenez-en une, même modestement, le reste suivra à son rythme. 

Et où que vous en soyez sur ce sujet, que vous le découvriez ou que vous en soyez expert, si vous souhaitez échanger sur votre stratégie de souveraineté numérique, obtenir des recommandations sur qui associer à la démarche, ou simplement confronter nos réflexions, contactez-nous ! 

Post-scriptum. Au moment où je suis en train de finaliser cet article, le 17 septembre 2026, la réalité rattrape mon exercice de fiction. J’écrivais plus haut que Washington réplique d’habitude par rétorsions ciblées, (sur le vin par exemple). Le 16 septembre, Donald Trump menace « d’arrêter de commercer avec l’Europe sur beaucoup de choses » en réaction à la proposition d’Ursula von der Leyen de faire du Canada le premier « membre associé » de l’Union européenne. Je présentais le blocage total comme un cas d’école théorique, plus utile pour raisonner que pour prédire. La réalité, elle, n’a pas attendu ma prudence académique. 

Image de Gillo Malpart

Gillo Malpart

Président Mavana

Sources

D’abord, une philosophie de « comptoir » 

Mécanisme de l’empire informel (Inde, Compagnie des Indes) : Gallagher, John, and Ronald Robinson. 1953. « The Imperialism of Free Trade. » The Economic History Review 6(1):1-15. https://www.jstor.org/stable/2591017 

La fin du bal masqué 

Fleurissement du terme « souveraineté » en France : Conseil d’État. 2024. « Étude annuelle 2024 « La souveraineté » : une réalité dont l’exercice doit être renforcé. » https://conseil-etat.fr/site/actualites/etude-annuelle-2024-la-souverainete-une-realite-dont-l-exercice-doit-etre-renforce 

Pourquoi nous n’avons rien vu venir 

« Tirer les enseignements du Plan Calcul pour le cloud souverain. » https://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-tirer-les-enseignements-du-plan-calcul-pour-le-cloud-souverain-86249.html 

Les élites, colons malgré eux 

Les banquiers de Plasse : The Past (History Today network). « A victory of significance: The Battle of Plassey, 23 June 1757. » https://the-past.com/feature/a-victory-of-significance-the-battle-of-plassey-23-june-1757/  

Framasoft, campagne « Dégooglisons Internet » : https://degooglisons-internet.org  

CHATONS, 2016 : https://www.chatons.org/  

Battlestar Galactica, la série : https://fr.wikipedia.org/wiki/Battlestar_Galactica_(s%C3%A9rie_t%C3%A9l%C3%A9vis%C3%A9e)  

Ce que nous risquons si personne n’organise rien 

Balance commerciale UE-USA : Conseil de l’Union européenne. « EU-US trade: facts and figures. » https://www.consilium.europa.eu/en/infographics/eu-us-trade/ 

Industrial Accelerator Act et préférence européenne : Commission européenne. « Industrial Accelerator Act. » https://single-market-economy.ec.europa.eu/publications/industrial-accelerator-act_en 

Réforme de la commande publique, « Public Procurement Act » : Acteurs Publics. https://acteurspublics.fr/articles/commande-publique-la-commission-europeenne-propose-une-reforme-dampleur/  

Instrument anti-coercition : Page institutionnelle de la Commission européenne : « Protecting against coercion. » https://policy.trade.ec.europa.eu/enforcement-and-protection/protecting-against-coercion_en 

Eurostack foundation : https://eurostack.eu/ 

Sommet sur la souveraineté numérique européenne : https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2025/11/18/sommet-sur-la-souverainete-numerique-europeenne-des-engagements-emblematiques-pour-une-europe-plus-competitive-et-souveraine 

Sortie de Microsoft au profit de Linux, par la DINUM : https://www.numerique.gouv.fr/sinformer/espace-presse/souverainete-numerique-reduction-dependances-extra-europeennes/  

Amende de record pour Google  : https://france.representation.ec.europa.eu/informations-et-evenements/informations/la-commission-inflige-google-une-amende-de-890-millions-deuros-pour-violation-de-la-legislation-sur-2026-07-23_fr  

Décolonisation : Madagascar 

Plus forte chute de revenu par habitant sans guerre, 1960-2020 : Banque mondiale. « How Madagascar Can Break a Vicious Cycle of Poverty. » https://blogs.worldbank.org/en/africacan/how-madagascar-can-break-vicious-cycle-poverty 

Ce qu’il nous reste à faire 

Extension du contrôle des investissements étrangers (IEF) à la défense, la cybersécurité et l’IA : https://www.boursorama.com/actualite-economique/actualites-amp/defense-cybersecurite-ia-la-france-etend-son-controle-des-investissements-hors-ue-dans-ses-entreprises-strategiques-27bbf9d24656bb6f8e50da456782c2d4 

Assurance export publique, transfert Coface-Bpifrance 2017 : Le Moci. « Création de Bpifrance Assurance Export. » https://www.lemoci.com/?p=84504 

Fonds européen d’ajustement à la mondialisation, cas Airbus 2021 : Parlement européen. « Mobilisation du FEM — EGF/2021/005 FR/Airbus. » https://oeil.europarl.europa.eu/oeil/fr/procedure-document-summary/pdf?id=1694125 

Si tu veux la paix, prépare la guerre 

Croissance américaine et IA : Federal Reserve Bank of St. Louis. « Tracking AI’s Contribution to GDP Growth. » https://www.stlouisfed.org/on-the-economy/2026/jan/tracking-ai-contribution-gdp-growth  

Fortune. « Without data centers, GDP growth was 0.1% in the first half of 2025, Harvard economist says. » https://www.fortune.com/2025/10/07/data-centers-gdp-growth-zero-first-half-2025-jason-furman-harvard-economist  

Rétorsion sur le vin français, taxe GAFA (2019 et 2025-2026) : Euronews. https://euronews.com/business/2026/06/15/trump-threatens-100-tariff-on-french-wine-and-champagne-over-digital-tax 

Sanctions bancaires contre le juge Nicolas Guillou, 20 août 2025 : Assemblée nationale. Question écrite n°14332. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/questions/QANR5L17QE14332   

Dix pistes 

Qualification SecNumCloud et immunité extraterritoriale : ANSSI. https://cyber.gouv.fr/enjeux-technologiques/cloud/

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