11 mai 2023

Objets connectés (IoT) : les révélations de l’étude ADEME/ARCEP 2023

Cet article est le fruit de l’analyse du rapport “Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective” publié conjointement par l’Agence de la Transition Écologique (ADEME) et l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP) en Janvier 2023[ADEME-ARCEP-2023]. Suite à l’étude de ce rapport par Gillo, nous avons décidé de partager dans cet article nos enseignements et réflexions, en focalisant notre attention sur la technologie IoT, également connue sous l’appellation d’objet connecté. À la suite, vous trouverez le replay du webinaire organisé avec Erwann Fangeat (Coordinateur du Pôle Numérique et Durabilité à l’ADEME).

Dans le même esprit, Gillo avait précédemment rédigé un article “Évaluation de l’impact environnemental de l’IoT en France” qui offrait une synthèse du rapport ADEME/ARCEP de Janvier 2022 [ADEME-ARCEP-2022].

Soulignons que le rapport de 2023 vise à évaluer l’impact environnemental potentiel du numérique dans l’avenir, en se projetant dans le temps. Cependant il ne prend pas en compte les avantages potentiels du développement du numérique, tels que la réduction des déplacements par exemple.

Le titre de l’étude mentionne deux échelles de temps : 2030 et 2050. Quelle différence sur ces périodes, et pourquoi les avoir choisies ?

Il s’agit en réalité de deux exercices différents :

  • L’analyse pour 2030 commence avec le scénario de croissance actuel (le “scénario tendanciel”) et examine ensuite comment quelques variations d’hypothèses et de pratiques pourraient influencer la croissance future. Parmi ces variations, on trouve par exemple la démocratisation plus ou moins importantes des pratiques d’écoconception, la limitation des flux vidéos, le report du trafic mobile vers le Wifi, ou encore l’amélioration de l’efficacité des méthodes de refroidissement des centres de données.
  • L’analyse pour 2050 est d’une autre nature : elle consiste à imaginer de nouveaux modèles de société visant à atteindre la neutralité carbone du pays, en se basant sur des choix de société très différents. Ces choix et ces scénarios sont alignés avec les grands scénarios précédemment définis par l’ADEME dans le formidable exercice “Transition(s) 2050. Choisir maintenant. Agir pour le climat.”[TRANSITIONS-2050] . Dans cet exercice prospectif, l’ADEME avait dessiné 4 visions alternatives (4 “scénarios”) de société qui pourraient toutes conduire la France à la neutralité carbone en 2050.

Le seul scénario “commun” entre l’analyse prospective de 2030 et celle de 2050 est la projection du scénario tendanciel.

Je n’ai pas trop le temps de lire là… Alors, ce rapport, il dit quoi en bref ?

En résumé, le rapport “Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective 2023” nous apprend que l’essor des objets connectés contribue fortement à la croissance du nombre d’équipements numériques… et à l’augmentation massive de leur empreinte environnementale.

En 2030, si la tendance actuelle, appelée “scénario tendanciel”, persiste, la France comptera environ 800 millions d’objets connectés. Dans un “scénario de sobriété numérique” les utilisateurs devraient stabiliser le nombre de leurs objets connectés, pour le maintenir au niveau de 2020, soit environ 250 millions d’unités, selon le rapport. D’autres scénarios nous apprennent également que, bien que bénéfiques pour la consommation de ressources (énergétiques, minérales et métalliques) de manière unitaire, les pratiques d’écoconception ne seraient pas suffisantes pour inverser l’augmentation des impacts liés à la demande croissante et continue pour plus de numérique.

Par ailleurs, le rapport examine plusieurs scénarios pour 2050, ancrés dans les hypothèses de l’étude [TRANSITIONS-2050] mentionnée plus haut :

S1 Génération frugale
S2 Coopérations territoriales
S3 Technologies vertes
S4 Pari réparateur
  • Scénario Génération Frugale (S1) : dans ce premier scénario, la société aurait connu des transformations majeures dans les modes de déplacements, de chauffage, d’alimentation, d’achat et d’utilisation des équipements, ce qui permettrait d’atteindre la neutralité carbone. L’hypothèse prise par les auteurs du rapport pour S1 est que le nombre d’objets connectés resterait stable par rapport à 2020.
  • Scénario Coopérations Territoriales (S2) : les objets connectés servent principalement à de l’efficacité énergétique (y compris dans les habitations) et à fluidifier les services publics. Dans ce scénario, le nombre d’objets connectés serait trois fois supérieur à celui de 2020, portant le parc national à environ 750 millions d’unités.
  • Scénario Technologies Vertes (S3) : ici, le nombre d’objets connectés serait multiplié par six (soit 1.5 milliards d’unités au total), pour relever les défis environnementaux grâce à la technologie (plutôt qu’à des changements de comportement). Il est ici question d’utiliser l’IoT à grande échelle, en déployant ces types de technologies pour gérer des réseaux électriques intelligents (“smart grids”), les villes intelligentes (“smart cities”), les industries du futur et les applications domestiques, mais en s’efforçant cependant de rationaliser et optimiser ces usages.
  • Scénario Pari Réparateur (S4) : ce scénario imagine une société qui aurait conservé les modes de vie actuels, caractérisés par une consommation forte d’énergie et de ressources avec des impacts environnementaux significatifs. Dans cette vision, la flotte d’objets connectés serait portée à plus de 10 milliards d’unités (40 fois plus qu’en 2020) et le développement de solutions technologiques compenserait leurs impacts environnementaux.

Ce “scénario tendanciel” semble être un élément pivot de l’étude. Comment cette tendance actuelle est-elle définie ?

Les auteurs se sont appuyés sur diverses sources et ont établi une projection “probable” en considérant que :

  1. Entre 2019 et 2022, le taux de croissance annuel moyen des volumes de données liés à l’IoT serait de 49% (d’après un rapport de l’EDNA de 2019[EDNA-2019] , lui-même basé sur une source de CISCO [CISCO-2016]).
  2. Le parc mondial d’objets connectés devrait atteindre 6,5 milliards d’unités d’ici 2025, selon l’observatoire IDATE de 2021[IDATE-2021].
  3. Les secteurs actuellement dominants sont l’automobile et les Utilities (gaz, électricité, eau, etc.), soutenus par les régulations et politiques publiques à travers le monde. D’ici 2025, les dispositifs IoT utilisés pour les Utilities devraient représenter près d’un tiers du marché IoT mondial.
  4. Les secteurs en pleine croissance sont la logistique et la santé. À ce propos, il n’est pas clair si le rapport comptabilise les appareils connectés utilisés pour les télé-soins et la téléassistance sous la catégorie “Internet-des-Objets » ou la catégorie e-santé (qui devrait représenter plus de 70 millions de dispositifs dans le monde d’ici 2025, toujours selon l’observatoire IDATE[IDATE-2021]).

Mais alors, c’est quoi la définition de la catégorie “IoT” dans ce rapport ?

La définition adoptée est celle développée en 2021 par IoT Analytics[IOTANALYTICS-2021]. Elle a le mérite de donner un contour assez “architectural” qui permet de reconnaître un système IoT par les éléments qui le composent, cependant cela reste assez peu opérationnel et sectoriel. Selon cette définition, les objets connectés sont tous “les objets qui deviennent compatibles avec Internet (appareils IoT) [qui] interagissent généralement via des systèmes intégrés, une forme de communication réseau, ainsi qu’une combinaison d’informatique de pointe et de cloud computing.

La technologie RFID est ainsi par nature également considérée dans le périmètre de l’IoT. Cependant les données de marché manquent, semble-t-il, et les auteurs ont été contraints d’exclure cette technologie de leurs projections prospectives.

Au final, l’étude aura modélisé 18 types d’objets connectés, répertoriés selon les catégories et cas d’application suivants :

Sécurité : caméras et serrures intelligentes ;
Smart City : compteurs intelligents, lampadaires…
Smart Building : chauffe-eau, thermostat et climatiseur, lumières, cuisinière, assistants vocaux, électroménagers, stores et fenêtres, capteurs et passerelles ( WiFi et Réseau Local Etendu) ;
Smart Industry : capteurs sans-fil, passerelle de bus terrain, communication de contrôle de bâtiments ;
E-Health : équipements de santé sans-fil.

Il ne s’agit que de 18 types d’objets et il est évident, pour qui provient du monde de l’IoT, que tout un pan du métier a été ignoré, certainement par manque de données, voire de connaissance du marché.

Par exemple, chez Mavana, nous avons mené récemment une étude pour un opérateur mobile qui nous a demandé d’évaluer l’impact carbone des objets connectés à leur réseau présentant le plus grand volume de connexion. Parmi ces objets figuraient des dispositifs embarqués dans les voitures, des traqueurs (pour vélo, containers, animaux, etc.) et des terminaux de paiement. Tous ces types d’objets présentent des profils matériels similaires, et parfois bien plus impactant, que les types de produits répertoriés dans l’étude.

Quels sont les secteurs où l’Internet-des-Objets devrait connaître la plus forte croissance à l’horizon 2030-2050, toujours selon ce scénario tendanciel ?

Le rapport propose un modèle d’extrapolation qui combine des données démographiques et économiques (dépenses sur l’IoT), la maturité de certaines technologies et certaines limites ou seuils topologiques (par exemple, le nombre de compteurs intelligents eau/gaz/électricité est limité à 100 millions d’unités).

Selon ce modèle, les plus fortes croissances de déploiement de la technologie IoT se produiraient dans les domaines du Smart Building et de la Smart Industry, portant la taille du parc dans ces domaines en 2050 à respectivement près de 2 milliards et un milliard d’unités.

Voici une représentation graphique de cette extrapolation :

Domaine IoT 2020 2030 2050
Smart Building       81    324   1 961
Smart Industry      93    302   1 180
E-Health      15      56      212
Sécurité      19      39      109
Smart City      36      56        90
TOTAL (en millions d’objets connectés)    245    776   3 552

Faire le lien entre ces projections en volume et un “poids environnemental“

L’Analyse de Cycle de Vie (ou ACV) est la méthode internationalement reconnue pour évaluer les impacts environnementaux de divers produits (y compris les objets électroniques). C’est une méthode parmi d’autres, mais c’est certainement la plus complète qui soit normalisée. Toutefois, il est irréaliste de mener une ACV individuelle sur chacun des types d’objets connectés, compte tenu des innombrables natures, types et versions d’objets IoT présents sur le marché. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques propres à ce marché : sa fragmentation, les diversités de conception et les évolutions rapides rendent impossible une étude systémique.

C’est pour cette raison que les auteurs du rapport “Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective 2023” ont adopté une approche de “modélisation”, c’est-à-dire qu’ils ont établi des portraits-robots et établi des ACV par “blocs fonctionnels”, suivant les excellents travaux de Thibault Pirson et David Bol de L’UC Louvain[UCLOUVAIN-2021].

Cette approche est très similaire à celle que nous avons développée chez Mavana pour créer le score Sobr-IoT®. Nous ne rentrerons pas dans les détails dans cet article, mais les personnes intéressées peuvent toujours écouter Gillo l’expliquer dans cette vidéo, enregistrée à l’occasion du GreenIT Day 2022.

L’avantage de cette approche est de pouvoir représenter tout type d’objet connecté comme une combinaison de composants déjà évaluées : un peu comme des briques de lego dont la couleur symboliserait la “nature » du composant et la taille représenterait son “impact environnemental”.

Malheureusement, le modèle que Thibault Pirson a développé présente certaines limites, reconnues par les auteurs du rapport et Thibault lui-même. La conséquence principale est que – concernant les objets IoT du moins – les résultats présentés dans l’étude sont certainement sous-estimés. Voici ce qui, selon nous, présente les principales limites du modèle :

  1. Les “portraits-robots” sont principalement tirés d’observations d’objets connectés destinés au grand public. Ces objets sont souvent moins complexes et robustes que ceux déployés dans des contextes industriels, ou pour la gestion technique de bâtiments et d’infrastructures urbaines. C’est pourquoi, dans notre modèle Sobr-IoT® nous avons établi une structure plus détaillée, avec un plus grand nombre de blocs fonctionnels et de niveaux de complexité.
  2. Le postulat du modèle souffre d’un manque de connaissances de la composition exacte des objets connectés. Pour améliorer la modélisation, il faudrait soit démanteler un certain nombre d’objets pour observer leur composition (approche de Thibault Pirson), soit obtenir un certain nombre de listes de composants (Bills of Materials) directement auprès de certains constructeurs (approche que nous avons pu adopter chez Mavana), soit développer un modèle de reconnaissance d’images qui permettrait d’automatiser la création de la liste de composant par simple observation de leur composition (une approche que nous discutons justement avec Thibault et l’UC Louvain).

Dans le cadre de cette étude, les auteurs se sont donc basés sur la méthode d’Analyse de Cycle de Vie (ACV) pour évaluer l’impact environnemental des “blocs fonctionnels”. Ainsi, le rapport nous propose une évaluation de l’empreinte environnementale du numérique qui se veut globale :

  • Multicomposants : cette évaluation prend en compte les terminaux, les réseaux et les centres de données.
  • Multicritères : 11 indicateurs environnementaux sont considérés, dont l’empreinte carbone.
  • Multi-étapes : l’étude englobe les phases de fabrication, de distribution, d’utilisation et de fin de vie.

Les données relatives à la phase de fabrication ont été évaluées avec la base de données Négaoctet (version 2021)[NEGAOCTET] qui est une base de données environnementales commerciale coconstruite par un consortium de praticiens d’ACV de produits et services numériques.

Les effets secondaires de l’IoT (effets rebonds…)

Le rapport mentionne les effets secondaires de l’IoT, sans que cela ne soit toutefois explicité comme tel, le rapport présente quelques effets de bord de l’IoT, qui peuvent être la source d’un effet rebond tout aussi significatif.

Le premier effet secondaire se produit chez les opérateurs de réseau, avec l’émergence de la virtualisation des réseaux qui consiste à gérer et à contrôler un réseau de manière logicielle plutôt que matérielle.

Cette tendance est principalement motivée par les cas d’usage liés aux objets connectés (en particulier dans les secteurs de l’industrie et de l’automobile). La virtualisation des réseaux offre une plus grande flexibilité et une meilleure efficacité sur les ressources réseaux, car elle permet aux opérateurs de modifier rapidement et facilement la configuration du réseau pour répondre aux besoins changeants des flux de données provenant de nombreux dispositifs IoT différents.

C’est la capacité de la technologie 5G à permettre le network slicing qui intéresse beaucoup les opérateurs en cours d’expérimentation de cette évolution technologique et économique. Le network slicing permet de diviser un réseau physique en plusieurs réseaux virtuels (ou « tranches »). Chaque tranche peut être configurée pour répondre aux besoins spécifiques d’un certain type de trafic ou d’applications. Par exemple, une tranche de réseau peut être dédiée aux services IoT industriels, offrant une faible latence et une grande fiabilité, tandis qu’une autre tranche peut être configurée pour les services de streaming vidéo, nécessitant une grande bande passante.

(Ndr : nous pensons d’ailleurs vous préparer un article pour exposer les raisons principales qui motivent les acteurs du marché IoT à développer la technologie 5G)

Le Edge Computing est une autre évolution qui doit grandement son succès à l’abondance de données générées par l’IoT et la volonté de les exploiter. Cette évolution présente plusieurs avantages techniques : elle permet de réduire la latence (améliorant ainsi la qualité de service pour les véhicules autonomes par exemple), d’améliorer la sécurité et la confidentialité des données et d’augmenter la capacité de traitement et de stockage de données au plus proche de la source, allégeant ainsi le volume de données transféré vers les infrastructures Cloud. Avec l’avènement du Edge Computing viennent de nouvelles infrastructures (les “Edge Nodes”) mais également la démocratisation possible de nouveaux usages… qui vont eux aussi susciter de nouvelles données (par exemple la communication véhiculaire entre les véhicules eux-mêmes, ou avec l’infrastructure routière, voire les piétons).

C’est pourquoi, concernant les prédictions pour des impacts du Edge Computing, les auteurs de l’étude ont décidé de corréler les hypothèses de croissance des centre de données Edge aux hypothèses prises pour l’IoT.

Notons toutefois que les auteurs estiment que, dans le cadre du scénario S3 “Technologies vertes”, l’IoT utilisé dans les Smart Grids et les Smart Cities contribuerait à limiter les effets rebonds liés au développement du reste du numérique !

Quels questionnements soulèvent cette lecture ?

Les métaux sont une ressource essentielle pour l’industrie numérique et une croissance massive de l’IoT viendrait nécessairement en conflit avec d’autres besoins numériques, sans même parler d’autres besoins sectoriels. Nous constatons déjà une tension sur l’approvisionnement de ces métaux, allant même jusqu’à des conflits armés persistant sur certains territoires depuis plusieurs années, comme en République Démocratique du Congo par exemple[KITHOKO-2022]. Dans un tel contexte, les scénarios “Technologies vertes” et “Pari réparateur” sont-ils seulement possibles ?

Se pose également la question de la sécurité des systèmes et de leurs impacts environnementaux : la popularisation des déploiements IoT modélisés dans les scénarios S3 et S4 pourrait accroître le risque d’actes malveillants. Et donc – en réponse – la nécessité d’augmenter les systèmes de sécurité des objets et des services. En découlerait une “inflation” des besoins (en ressources logicielles, mais également en matériel, tel que les composants SecureElement). Autant de signaux d’alertes pour notre détecteur à effet rebond…

Enfin, les résultats sont présentés à l’échelle de la France (ce qui n’est déjà pas une mince affaire !) et je serai très intéressé par une même analyse faite sur différentes plaques géographiques, puis à l’échelle mondiale, en adoptant une approche ascendante (“bottom-up« ). Après tout, ces enjeux environnementaux nous touchent toutes et tous et que nous vivons dans une économie numérique mondiale et systémique.

Quelques recommandations aux spécialistes du marché IoT

Il y en a un certain nombre de recommandations que Gillo pourrait faire et il envisage de développer un “référentiel d’écoconception” pour justement les articuler de manière cohérente. Mais pour donner quelques grandes lignes, en voici quelques-uns :

Aux fabricants tout d’abord : de s’inscrire dans une démarche d’écoconception, parce que cela leur permettra non seulement de réduire la consommation de matières et de composants (et donc leurs coûts unitaires) mais également de réduire le coût d’utilisation pour leurs clients (et donc le fameux TCO, Total Cost of Ownership).

Aux intégrateurs, acheteurs et pouvoirs publiques ensuite : d’exiger que leurs fournisseurs mettent en place ou recommande des systèmes de recollecte et de recyclage de leurs objets connectés. Compte tenu de l’impact prépondérant de la fabrication de tous ces objets, il incombe également aux “acheteurs” de promouvoir davantage de vertu “en la matière”. Il tient également aux “acheteurs” de bien étudier les besoins, ainsi que l’adéquation d’un système dans leur situation spécifique. Ce n’est pas parce que la ville voisine a vu des bénéfices environnementaux à un système de bennes de déchets connectées que ce même système sera bénéfique pour votre propre situation : à densité, population, et maillage différent, solution différente (pouvant même être totalement “low-tech”).

Aux utilisateurs enfin : de faire preuve de discernement et de mettre en place des éco-gestes dans leur configuration et leur administration de ces objets connectés. “Ai-je vraiment besoin de collecter la mesure de la température de mon thermostat connecté toutes les 5 minutes ?”

L’impact environnemental de tout le numérique évoqué par ce rapport

Ce rapport nous rappelle les enseignements de la précédente étude sortie en 2022 concernant le numérique en France, à savoir que :

  1. En 2020, l’empreinte carbone annuelle du numérique en France constituait 2.5% de l’empreinte carbone nationale totale. Pour donner une idée de ce que cela représente à l’échelle d’un citoyen, c’est l’équivalent des émissions qui seraient émises si chaque individu en France achetait chaque année 618 livres de poche (bon.. c’est à peu près le nombre de livres que Julie possède dans sa “pile de livres à lire” ????)
  2. Le matériel employé par les utilisateurs représenterait la très grande majorité des impacts environnementaux du numérique en France, notamment du à la phase de fabrication qui concentre l’essentiel de ces impacts. Concernant les émissions de gaz à effet de serre par exemple, pour laquelle les terminaux induiraient près de 80% de l’empreinte carbone nationale. Cependant, en marge de ce rapport, une étude qui sera bientôt publiée par nos confrères de Hubblo (avec la contribution du chercheur Gauthier Roussilhe) révèle que le profil des impacts serait bien différent si l’on considérait les Data Centers hébergés à l’étranger qui servent les utilisateurs basés sur notre territoire. Dans cette étude, ils concluent – par exemple – que les émissions de gaz à effet de serre liées à la fabrication et aux consommations énergétiques de ces data centers seraient à peu près équivalentes à l’ensemble des émissions des terminaux des utilisateurs ;
  3. La technologie numérique induit également une consommation significative de ressources minérales et métalliques (les ressources dites “abiotiques naturelles”). Les valeurs importantes de ces autres indicateurs environnementaux (ainsi que sur les radiations ionisantes) demeurent prépondérantes et doivent donc être considérées en priorité lors de stratégies de réduction des impacts environnementaux, afin d’éviter les transferts de pollution.

D’après les informations fournies dans ce rapport, l’empreinte carbone du numérique en France pourrait augmenter de 45% entre 2020 et 2030 si la tendance actuelle se poursuit. Dans ce même horizon temporel, si l’on considère le secteur numérique dans son ensemble, les terminaux représenteraient toujours la majorité des impacts dans tous les scénarios prévus (entre 61% et 86% selon l’indicateur environnemental étudié). Seul le scénario Génération Frugale (S1) parvient à réduire les impacts de manière absolue par rapport à 2020 : dans cette hypothèse l’empreinte carbone annuelle diminuerait de 50%, l’épuisement des ressources abiotiques de 66%, et la consommation électrique de 75%.

La place de l’IoT dans l’impact environnemental du numérique à horizon 2050

À horizon 2050, les appareils IoT seraient les deuxièmes plus grands contributeurs à l’empreinte environnementale sur tous les critères retenus (à l’exception de l’épuisement de ressources abiotiques, minérales et métalliques), juste après les téléviseurs. L’étude explique que “cette évolution de l’empreinte s’explique principalement par l’effet volume induit par une forte pénétration de l’IoT dans l’économie française.

Par exemple, sur l’indicateur changement climatique (le fameux “poids carbone »), les auteurs estiment que les dispositifs IoT représenteraient 25% de l’empreinte totale du numérique en France en 2050 (contre 5% en 2020).

De même, l’utilisation d’objets connectés devrait augmenter considérablement pour représenter un tiers de l’énergie consommée par le secteur numérique en 2050. Les stratégies liées au Smart building/Smart Home et aux Smart Industries auront particulièrement un impact significatif sur la consommation d’énergie. Et alors que les objets connectés comptaient pour environ 11% de l’énergie consommée par tous les terminaux en 2020 (32,7 TWh au total), leur part devrait s’élever à plus de 30% de l’énergie consommée par les terminaux en 2050 (consommation d’énergie qui devrait elle-même augmenter de plus de 35% !).

Les limites de cette étude

Selon Gillo, comme dans toute étude prospective, il y a de très fortes incertitudes : du fait que de nombreuses hypothèses sont établies, mais également que le numérique est un secteur qui évolue tellement rapidement que nul ne peut imaginer ce qu’il adviendra dans 20 ans (souvenez-vous de ce qu’était Internet ou votre téléphone il y a 20 ans…)

Ensuite, l’un des écueils les plus importants reste la définition du périmètre considéré pour la technologie IoT elle-même :

  • D’une part, l’IoT n’y est considéré que dans la partie “Terminal », c’est-à-dire pour sa composante matériellement visible que sont les capteurs, les concentrateurs ou autres éléments matériels installés dans notre environnement. Mais ces éléments matériels induisent des infrastructures réseaux et serveurs qui leurs sont dédiés : par exemple, tous les services de “device management” (pour superviser leur état opérationnel et gérer leurs mises à jour logiciel) ou encore de “network management” (pour gérer les points d’accès et les politiques d’accroche aux réseaux, parfois privés et dédiés). En outre, l’étude exclut du périmètre les équipements et infrastructures informatiques situés à l’étranger, même si ceux-ci sont utilisés pour des services en France, alors même que la plupart des fournisseurs majeurs opèrent leurs plateformes logicielles depuis des infrastructures Cloud (souvent régionalisées, certes, mais pas nécessairement que le territoire français).
  • D’autre part, la définition de ce qui est inclus sous l’ombrelle “objet connecté” reste assez large et sujet à interprétation. Par exemple, les produits connectés sur des réseaux IoT privés sont-ils inclus ? Par sa structure et quelques précisions, le rapport exclut tout de même explicitement du périmètre de l’IoT les matériels bureautiques/loisirs multimédia tels que les ordinateurs, smartphones, tablettes, box TV, imprimantes, les enceintes connectées ou encore les casques AR/VR. Ce dernier choix est discutable et, à titre d’exemple, un rapport à venir de la Commission Européenne pour laquelle nous effectuons une revue critique inclut dans le périmètre de l’IoT les casques AR/VR utilisés dans l’industrie.
  • Enfin, la technologie RFID a du être écartée de l’étude, par manque de données sur les volumes et le marché français.

La spécificité des réseaux IoT semble également être passée sous silence : l’étude a-t-elle considéré les réseaux spécifiquement déployés et utilisés par l’IoT, tels que les réseaux privés (LoRa ou 4G/5G), les réseaux publiques tels que LoRaWAN, Unabiz (ex-Sigfox) ou encore la 5G privée qui a été le sujet du rapport de mission “5G industrielle” de 2022[MISSION-5G-INDUSTRIELLE] ?

Pour compléter l’étude, il conviendrait de prendre également en compte explicitement les “effets de bord » liés à l’exploitation des objets connectés : les opérations de maintenance (mises à jour, remplacement des batteries, réparations) et leurs besoins induits (transport des matériels et employés) sont autant d’activités qui peuvent démultiplier littéralement les coûts environnementaux de ces objets (dans une ACV récente que nous avons pu mener pour un constructeur de capteur de crue, on parle de doubler l’empreinte carbone du matériel initialement conçu et installé).

Si l’ADEME et l’ARCEP envisagent de mettre à jour cette étude ou d’en mener une similaire, nous suggérons d’enrichir le groupe des auteurs avec quelques experts industriels (fabricants , intégrateurs ou exploitants) et des spécialistes de l’IoT. Cela permettrait d’améliorer les modélisations qui sont aujourd’hui fortement concentrées sur des objets connectés grand public et résidentiels (un seul type d’objet modélisé pour Smart Industry et un seul pour Smart City par exemple). Par ailleurs, l’ensemble des évaluations environnementales s’appuie sur la base de données Négaoctet qui, selon notre observation, sous-estime les caractéristiques propres (et donc l’empreinte environnementale) des équipements IoT industriels et tertiaires.

Pour finir…

Il est fort probable que les impacts environnementaux révélés dans ce rapport soient en réalité plus élevés (peut-être pas en proportion, mais au moins en valeur absolue). Néanmoins, Gillo pense que les ordres de grandeurs et les dynamiques tendancielles sont assez claires pour conclure de manière univoque qu’il est crucial de freiner la prolifération des objets connectés et de les réserver aux cas d’usage qui apportent une forte contribution positive, d’un point de vue social ou environnemental.

En considérant la désirabilité de chaque scénario, les risques de transferts d’impacts et l’utilité potentielle du numérique pour les autres secteurs d’activités (parce que le numérique est transversal), Gillo avoue être séduit par le scénario “Coopérations Territoriales S2”.

Reste aux acteurs du marché de trouver des modèles économiques qui puissent s’accommoder d’un ralentissement (voire d’une inversion) de la croissance du parc d’objets connectés… ou bien aux acteurs de l’économie de définir un nouveau paradigme de succès, indépendant de la croissance.


Sources :

[ADEME-ARCEP-2023] Impact environnemental du numérique en 2030 et 2050 : l’ADEME et l’Arcep publient une évaluation prospective

[ADEME-ARCEP-2022] Environnement

[TRANSITIONS-2050] “Transition 2050, Choisir maintenant, Agir pour le Climat”

[EDNA-2019] “Intelligent Efficiency For Data Centres & Wide Area Networks

[CISCO-2016] CISCO (VNI 2016-2020)

[IDATE-2021] World IoT Markets – Key figures & forecasts up to 2030

[IOTANALYTICS-2021] IoT Analytics

[UCLOUVAIN-2021] Assessing the embodied carbon footprint of IoT edge devices with a bottom-up life-cycle approach

[NEGAOCTET] Publication des données NegaOctet dans la Base Impacts® de l’ADEME

[KITHOKO-2022] sur ce sujet, nous vous recommandons l’écoute de l’épisode #67 du Podcast Techologie, avec David Maenda Kithoko

[MISSION-5G-INDUSTRIELLE] Rapport de la mission “5G industrielle” du Conseil National de l’Industrie, pour le compte de la Direction Générale des Entreprises.


Voici le replay du webinaire organisé le 30 mai 2023.

Il s’agit d’une conversation entre Gillo Malpart (Président de Mavana) et Erwann Fangeat (Coordinateur du Pôle Numérique et Durabilité à l’ADEME) pour discuter des enseignements de l’étude ADEME/ARCEP intitulée « Évaluation de l’impact environnemental du numérique en France et analyse prospective », publiée en 3 parties entre 2022 et 2023, ainsi que de quelques enseignements clés concernant l’impact du marché Internet-des-Objets.

Bonne écoute !

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